Ma culture du viol – Les Carnets de Zoé

[Trigger Warning : Viol – Violence sexuelles – Harcèlement]

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Depuis quelques temps, je me tâte. Je ressens un besoin assez pressant d’écrire sur des trucs. Des trucs pas cool qui me font mal au ventre rien que d’y penser. Mais là je vais profiter de la plateforme de rêve que me donne le petit Zoui : un confortable nid en Ecosse, un thé bien chaud, des gens que j’aime autour de moi, un adorable chien et surtout un processus pour me lâcher.

J’ai 24 ans. Je vais faire mon jogging dans mon quartier quand un homme tente de m’attraper pour me faire un “câlin”. Je rentre chez moi, choquée.

J’ai 16 ans, et je refuse de lire du Simone de Beauvoir en classe parce que “les femmes auteures, c’sont toutes des putes qui minaudent pour faire semblant qu’elles savent écrire”.

J’ai 19 ans et je n’ai pas d’amies parce que je n’aime pas les femmes. Je les déteste. Elles me font toutes souffrir de toute façon.

J’ai 10 ans, et je ne le réalise pas encore, mais quelqu’un est en train de me voler quelque chose. Mon enfance, une partie de moi, je ne sais pas encore. Parce que je lui fais confiance, je fais ce qu’il me dit. Parce que je suis “une petite fille intelligente” et que j’ai “le droit de savoir” comme il me le dit, je fais ce qu’il me dit. Et à chaque fois, je ferai ce qu’il me dit parce que c’est un adulte, il sait.
Je ne le dis pas à mes parents. J’ai peur. Je mets ça très loin au fond de moi. J’oublie que c’est arrivé. Je me sens sale.

J’ai 21 ans et je me sens assez en confiance dans ma relation pour raconter, entre le fromage et le dessert, à mon copain ce que j’ai vécu plus jeune. Je bloque. Il m’en voudra longtemps de repousser ses avances parce que “après tout, c’est pas sa faute à lui”.

J’ai 8 ans, et je vois ma copine arriver à l’école en pleurant. Elle était venue à pied, ses parents n’habitaient pas loin. Entre deux hoquets, elle nous dit “un monsieur m’a suivie tout le chemin en me disant des choses”. Mais faut pas le dire aux adultes, sinon ils vont se moquer.

J’ai 24 ans et je bosse dans un milieu où on me regarde comme un morceau de viande. Suffit que je sois un peu sympa (spoiler alert ; je suis sympa avec tout le monde !) pour que ça soit pris pour des avances.
“Regarde son cul, je la prendrais bien”
“P’tain mais j’la baise trop ! J’vais trop la choper, tu vas voir, elle me sourit”
“On mettrait bien un coup dedans”
Quelques extraits choisis de ce que j’entends tous les jours. Parce que oui, je vous entends. Tous.

J’ai 20 ans, je rentre d’un tournage. Je suis dans une gare, avec une autre membre de l’équipe. Je me rends compte assez vite que le mec en face de nous est en train de se masturber. Je n’ose rien lui dire, de peur qu’elle regarde. J’ai peur.
Ca m’arrivera encore de nombreuses fois.

J’ai 12 ans et c’est rigolo de faire un milliard de blagues pédophiles. Tout le monde rigole beaucoup. J’en répète énormément.

J’ai 23 ans, et je pleure parce que je me suis faite, pour la quatrième fois, agressée dans la rue en allant en répétition. Je m’entends dire “mais c’est parce que t’es fragile, t’as qu’à leur répondre, ils t’emmerderont plus!”

J’ai 23 ans et je vais faire les courses un vendredi soir. Le magasin est à 30 secondes à pieds de chez mon copain. Là, des mecs m’emmerdent à cause de mes cheveux mauves. Je leur réponds bien sèchement.
A la sortie, ils seront 5, 6 à m’attendre. Ils m’attrappent, me crachent dessus, et me touchent notamment les fesses. Je me défends avec mon pauvre paquet de riz en main.
Il y avait du monde dans le magasin, il y avait même un gardien à l’entrée. Il a détourné les yeux. J’ai hurlé.

J’ai 24 ans, et je n’ose pas dire à mes amis que leurs blagues sur le viol et sur la pédophilie me mettent mal à l’aise, parce que j’ai peur de devoir leur raconter ce qui m’est arrivé et qu’ils me voient différemment.

J’ai 24 ans, et je crise encore régulièrement sur l’homme que j’aime de tout mon coeur parce qu’il ne devrait pas être avec quelqu’un comme moi. Je suis sale.

J’ai 16 ans et je dis bien haut et bien fort que franchement, la colo blonde et le maquillage c’est pute quand même. Faut pas s’étonner que les mecs la chauffe. Quelle allumeuse.

J’ai 24 ans et il fait chaud alors que je fais des petits travaux de peinture dans l’entrée d’un bar. J’ai mis un short, et noué ma chemise en dessous de ma poitrine. Un mec passe, et me dit que “habillée comme ça je devrais plutôt aller travailler en vitrine”.

J’ai 19 ans, et je pose nue pour la première fois. Je ne sais pas encore que, plus tard, ça m’apportera autant de plaisir que d’emmerdes. D’un côté, j’y prends beaucoup de plaisir. De l’autre, certaines personnes se sentent obligés de me juger. Les paroles dures vont de « t’es trop bonne, je te baiserai bien » à « t’es vraiment qu’une traînée à te montrer comme ça, t’as aucun amour propre ».

J’ai 18 ans, et je traite un fille que je connais vaguement de grosse pute parce qu’elle se tape des mecs. Quelle traînée quand même, aucun respect pour elle.

J’ai 24 ans, et je n’ai plus assez de doigts pour compter le nombre de mes amies qui ont été violées, agressées, harcelées. Par contre, si je voulais compter celles qui ont porté plainte, je n’ai besoin que d’une main. Et si je dois compter celles où il y a eu un suivi, je n’ai besoin de rien. Il n’y en a pas.

J’ai 19 ans, je bosse dans un resto hors de la ville. Je flippe tous les soirs quand je rentre ; je passe par le-dit “parc à viol”.
Le dernier en date était trois mois plus tôt, en été, à 18h.

J’ai 24 ans et j’aimerais écrire à propos de la relation abusive dans laquelle j’ai été coincée pendant 4 ans. Et même si rationnellement j’ai conscience qu’en soi, j’en reste la principale victime, j’y arrive pas. J’ai peur qu’il y ait des représailles. J’ai peur qu’on se moque de moi.

J’ai 20 ans et j’entends mon copain de l’époque me dire “si tu veux pas coucher avec moi, ça va pas aller. Tu sais, j’ai besoin de ça moi, je vais plus avoir de sentiment pour toi si y a pas de sexe. Je suis pas heureux. Je suis un homme, c’est un besoin, tu peux pas comprendre”.

J’ai 23 ans, et je parle de ce qu’il m’est arrivé à un ami. “Mais en même temps, tu cherches aussi. Si tu t’habillais pas comme ça…” Ah. tiens. C’est marrant. Le mec qui m’a traité de sale chienne tout à l’heure, il m’a dit pareil.

J’ai 24 ans, bientôt 25, et chaque fois que j’entends ou que je lis le mot “viol”, j’ai un goût amer dans la bouche.

Tu vois, un peu comme quand quelqu’un parle de Jagermeister et que ça te rappelle cette fameuse cuite depuis laquelle tu peux plus en boire. Ca me rend malade, ça me donne mal au ventre et envie de vomir.

Et ce qui me donne encore plus mal au ventre et envie de vomir, ce sont les mots “on peut rire de tout” qui suivent ce genre de blagues de mauvais goût.

Parce que tu vois, quand toi tu trouves ça ultra lolilol et que tu vas raconter ça à tes copain.ine.s en te tapant sur le ventre, moi je vais sans doute être en PLS pendant six jours à me remémorer des trucs que j’ai gardé trop longtemps pour moi.

Par honte. Par peur. Par dégoût de moi-même.

Et tu ne le sauras probablement jamais. Et le pire, c’est que je n’ose pas te le dire, de peur que tu me répondes “oh c’est bon hein, un peu d’humour. On a tous besoin de ça pour évacuer la pression. L’humour c’est une arme, un moyen de défense”.
Yep, bien ouèj, c’est une arme, et tu viens de me la planter dans le bide en souriant.

Voilà ma toute petite liste rikiki de ma culture du viol. C’est un aperçu, un teaser, un morceau de ce que je vis, de ce qu’on vit au quotidien. Une vraie culture.

J’ai moi-même participé beaucoup à cela. 

On y participe tous.
On y participe tout le temps.

En fait, là où des gens ont choisi de se cacher derrière une barrière de sacro-saint humour, moi j’ai envie de dégainer mon arme la plus efficace à ce jour : l’éducation.

Et je trouve ça important d’en parler. Parce que d’autres en ont parlé, et que ça m’a libéré d’un gros GROS poids. Parce que j’ai envie de donner aux autres la possibilité d’en parler. Vas-y, parle, t’es pas seul.e, tu peux y aller. Tu peux le faire. Et p’t’être que tu ne t’en sentiras que mieux, et que tu donneras aux autres envie d’en parler, et ainsi de suite. C’est comme ça, step by step, tous les jours, qu’on finira pas avancer, non?

J’vous invite pour finir à aller lire l’article de Zoé qui dit les choses bien mieux que moi, avec une meilleure intro et tout.

Et comme elle : “D’ailleurs, si quelqu’un se sent de reprendre le processus et de détricoter “leur culture du viol” : faites le. Je vous y encourage. Vraiment. Et envoyer moi votre article. Plus on en parle, plus on ouvre le débat, plus on avance.”

 

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Une réflexion sur “Ma culture du viol – Les Carnets de Zoé

  1. Et bien, je suis tombé sur ce blog par hasard, mais ce que vous décrivez fait bien froid dans le dos…mais ne m’étonne nullement vu le nombre de copine qui se font constamment harceler parce qu’elle sont un tout petit peu jolies…. Les gens ne se rendent pas compte, il ne savent pas, sont rapide à juger et lent à réfléchir. C’est un bien triste constat et j’ai bien souvent l’impression que de faire rentrer un ou deux fait dans la tête de certain c’est comme d’essayer de vider l’océan avec une cuillère à café. Pour ce que ça vaut, bon courage et sachez que vous n’êtes pas seule.

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